Obsolescence humaine

L'IA est un outil. Et comme tous les outils, il n'a pas de valeur s'il est mal employé. Pire, dans les mains d'une société injuste, au service de dominants asservissant la masse du peuple, il se pourrait qu'il précipite la fin de notre société. Vous pensez que j'exagère ?

Obsolescence humaine
Photo by Ant Rozetsky / Unsplash

De l’invention de la machine à vapeur à la révolution numérique, chaque avancée technologique a transformé le monde du travail, redéfinissant sans cesse la place de l’humain dans l’économie.

Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, nous atteignons une étape inédite : pour la première fois, une partie de la classe dominante peut réellement envisager de se passer non seulement de la force de travail humaine pour générer des richesses mais aussi de son intellect.

Le danger de l’IA ne réside donc peut-être pas dans la technologie elle-même, mais dans l’aboutissement d’un projet vieux de plusieurs siècles : transformer l’homme en machine, le forçant dans un moule d'une société d'injonctions, avant de le rendre finalement inutile.

Révolution industrielle et révolution de l’IA : une logique commune

La révolution industrielle a profondément bouleversé la société en mécanisant le travail et en imposant un modèle basé sur la production de masse. Elle a déplacé les paysans vers les usines, uniformisé les rythmes de vie et soumis l’individu à des cadences toujours plus exigeantes.

Elle a permis l’accumulation de richesses inégalées pour les possédants, au prix d’une exploitation accrue des travailleurs.

L’IA suit une trajectoire similaire mais en accentuant ses effets. Là où la révolution industrielle a réduit l’humain à une fonction mécanique, l’IA menace de le rendre complètement superflu.

Autrefois, les ouvriers étaient indispensables pour alimenter les machines ; aujourd’hui, les algorithmes peuvent directement produire des services et des décisions sans intervention humaine.

Nous assistons à une rupture plus brutale que celle de l’industrialisation : la disparition du travail n’est plus compensée par la création de nouveaux emplois.

Un projet ancien : transformer l’humain en outil de production

Dès la révolution industrielle, l’obsession pour la productivité a façonné les sociétés modernes.

Les premières usines ont standardisé le travail, le taylorisme a transformé l’ouvrier en rouage d’une immense mécanique de production, et le fordisme a intégré la consommation de masse comme contrepartie au travail salarié.

L’objectif n’a jamais été l’épanouissement de l’individu, mais l’optimisation de son rendement.

Dans ce contexte, la machine a toujours été perçue comme un outil au service de l’humain… jusqu’à ce qu’elle devienne suffisamment performante pour remplacer ce dernier. Déjà, au XXe siècle, l’automatisation a supprimé de nombreux emplois dans l’industrie.

Mais l’IA change la donne : elle ne se contente pas d’exécuter des tâches physiques répétitives, elle pénètre des domaines jusqu’ici réservés aux humains, comme la création artistique, la gestion et même la prise de décision stratégique.

L'IA : une rupture radicale

Contrairement aux précédentes innovations technologiques, l’IA ne se contente pas d’améliorer l’outil de travail. Elle remet en question la nécessité même de la main-d’œuvre humaine. Là où la révolution industrielle nécessitait encore des travailleurs pour faire tourner les machines, l’IA ouvre la porte à une automatisation totale de nombreux secteurs.

Des algorithmes gèrent des portefeuilles financiers, rédigent des articles, produisent des œuvres d’art, diagnostiquent des maladies et, dans certains cas, supervisent même d’autres machines.

Cette mutation n’a pas seulement un impact sur l’emploi. Elle modifie les rapports de force dans la société. Si la main-d’œuvre n’est plus nécessaire à la production de richesse, quel pouvoir reste-t-il aux travailleurs ? Le capital, autrefois dépendant de la force de travail humaine, pourrait désormais se suffire à lui-même grâce aux algorithmes et aux robots.

La conséquence logique ? Une concentration encore plus extrême des richesses et une polarisation accrue entre une élite propriétaire de l’IA et une masse reléguée à l’inutilité économique.

Un impact écologique catastrophique : hier et aujourd’hui

La révolution industrielle a eu un impact environnemental massif. L’essor des usines a entraîné une surexploitation des ressources naturelles, une déforestation galopante, et une pollution généralisée. Le besoin incessant de croissance a conduit à une exploitation sans limite de la planète, menant à la crise écologique actuelle.

L’IA, loin d’être une solution, poursuit cette logique destructrice. Contrairement aux promesses d’efficacité et de durabilité, elle repose sur une infrastructure énergétique colossale. Les centres de données, qui alimentent les algorithmes, consomment des quantités astronomiques d’électricité et nécessitent des ressources rares.

L’extraction de ces matériaux, comme le lithium ou le cobalt, génère une pollution massive et des désastres environnementaux, souvent dans des pays déjà vulnérables.

Vers un nouveau modèle de société ?

En supprimant progressivement le travail humain, l’IA risque de briser l’équilibre entre production et consommation.

Si une grande partie de la population perd son pouvoir d’achat, comment maintenir une croissance économique basée sur une consommation de masse ?

Plutôt que de repenser le modèle, les grandes entreprises pourraient être tentées d’encourager encore davantage l’obsolescence programmée et l’exploitation intensive des ressources, aggravant ainsi les crises socio-économiques et écologiques.

Face à ces bouleversements, deux scénarios se dessinent :

  • Soit nous poursuivons sur la voie actuelle, l'IA va créer un monde d’inégalités extrêmes et de tensions sociales qui mènent immanquablement à la fin du status quo actuel.
  • Soit nous repensons en profondeur notre rapport au travail et à la richesse... ce qui mène à la fin du status quo actuel.

L’automatisation pourrait permettre de réduire le temps de travail, de garantir un revenu universel, et de réorienter nos efforts vers des activités créatives, éducatives et écologiques.

Mais on a vu avec la révolution industrielle que cela n'a pas été tout à fait le cas, même si les améliorations sont présentes, il n'y a pas eu de remise en cause complète de l'asservissement aux Puissants.

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si l’IA est un danger en soi, mais de déterminer qui la contrôle et dans quel but.

Allons-nous nous saisir de cette opportunité de remise en cause de notre société pour bâtir une société plus juste et plus durable ?

Ou allons-nous laisser cette révolution entre les mains d’une minorité qui n’a d’autre ambition que de maximiser ses profits ?