Les pigeons à poil
Nous venons tout juste de ramper hors de l'étuve. Après avoir passé l'intégralité de l'été en mode survie, à prier le dieu de la climatisation pour que nos organes internes ne cuisent pas à la vapeur sous un dôme de chaleur suffocant, la sentence est tombée : la cuisson à l'étouffée est terminée, il faut retourner au turbin.
Nous avons miraculeusement échappé à la combustion spontanée, il est donc grand temps d'aller transpirer à nouveau, mais cette fois-ci sur l'autel du saint PIB.
Mais voilà que pendant que vous grattez les fonds de tiroirs avec des doigts encore moites pour espérer payer vos factures de rentrée, un sanglot déchirant s'élève depuis les hautes sphères.
Un drame effroyable secoue les salons ultra-climatisés de nos milliardaires bien-aimés.
Eux qui s'attendaient à retrouver une plèbe reposée, docile et avide de surconsommer, découvrent avec effroi que le cheptel est ruiné. À force de nous essorer jusqu'à la dernière goutte, nos comptes en banque sont devenus aussi arides et craquelés qu'un champ de blé en plein mois d'août. Le consommateur est à sec, et étonnamment, cette sécheresse-là a l'air de traumatiser les actionnaires bien plus que l'effondrement du climat.
Les larmes de crocodile de la grande distribution
Sortez les mouchoirs en soie, la tragédie se joue en direct sur BFM et RTL. L'alerte écarlate est déclenchée. Le cœur lourd et la voix tremblante, nos seigneurs de la grande distribution — les Bompard, les Leclerc et consorts — viennent pleurnicher sur les plateaux télé. Leur douleur est insoutenable : figurez-vous que les gueux n'achètent plus ! Les chariots sont à moitié vides, les volumes s'effondrent. C’est la sidération totale dans les conseils d’administration. Comment est-ce humainement possible ?
S'ensuit alors un magnifique ballet pathétique de mauvaise foi. D'un côté, on nous placarde d'immenses étiquettes « anti-inflation » fluo dans les rayons pour faire illusion de solidarité, pendant que les experts de L'Usine Nouvelle tentent d'analyser cet étrange phénomène paranormal qu'ils ont baptisé « le mur de la consommation ».
Le spectacle est total : industriels et épiciers en chef se jettent mutuellement la pierre pour justifier des hausses de tarifs lunaires, feignant l'incompréhension absolue face à un client qui refuse obstinément de vendre un rein pour s'offrir un malheureux paquet de coquillettes.
Il fallait oser la manœuvre, quand même. Gonfler les étiquettes de 20 % pour s'assurer que les marges restent bien dodues, maintenir les salaires au ras du bitume, et ensuite faire les yeux ronds en voyant le chiffre d'affaires piquer du nez. La mécanique intellectuelle est d'une bêtise fascinante.
Vous avez tondu le mouton à ras, vous lui avez arraché la peau, vous l'avez passé à la centrifugeuse, et maintenant vous organisez des cellules de crise de toute urgence parce que la bête refuse de donner de la laine. Fabuleux. Putain de génies.
L'hécatombe du paraître : le luxe en PLS
Mais n'allez pas croire que la misère s'arrête au rayon des coquillettes. Il y a infiniment plus tragique. Un fléau qui devrait logiquement vous empêcher de fermer l'œil cette nuit :
AU SECOURS : le microcosme du luxe est en pleine détresse respiratoire.
Lisez Le Journal du Luxe, c'est un véritable requiem. Ils y déplorent, avec des trémolos dans la voix, l'évaporation de près de 80 millions de clients en seulement trois ans. Une extermination pure et simple de cette frange de la population qu'ils ont joliment étiquetée, avec ce mépris de classe toujours exquis, la « clientèle aspirationnelle ».
Vous le voyez, ce majestueux pigeon ? Ce cadre moyen qui acceptait de se nourrir d'eau tiède et de patates une bonne moitié du mois pour s'afficher avec une ceinture clinquante ou un sac hors de prix. Tout ça pour mendier l'illusion d'appartenir, l'espace d'un instant, à la cour des grands.
Eh bien, sortez les violons : ce volatile si cher au cœur de LVMH et Kering est en voie de disparition. Complètement plumé par l'inflation et asphyxié par les courses à 300€/semaine, les mensualités de sa Dacia achetée d'occasion et les pleins à 2€50 le litre, il a déserté les carnets de commandes pour tenter de... survivre, quoi.
Du côté du Figaro, on nous explique que Bernard Arnault et ses confrères s'angoissent de voir poindre la fin de cette merveilleuse euphorie. C'est qu'il y a de quoi suer à grosses gouttes : imaginez le cauchemar si la plèbe n'a plus les moyens de s'endetter pour s'offrir un bout de cuir vendu dix fois son coût de fabrication !
Les vieux rapaces sentent le vent tourner
Et si vous vous imaginiez que le cynisme s'arrêtait aux portes des boutiques de créateurs, détrompez-vous. Au panthéon de la lucidité glaciale, les vieux requins de l'investissement écrasent toute concurrence, eux qui ne s'embarrassent d'absolument aucune illusion béate.
Prenez ce bon vieux Warren Buffett, par exemple. Pendant que la presse spécialisée, Capital et Investing.com en tête, s'émeut de le voir bazarder massivement ses parts dans le commerce de détail pour s'asseoir sur une montagne de cash aux proportions historiques, les experts murmurent du bout des lèvres qu'il s'agirait là d'un « signal d'alerte » à prendre au sérieux. Sans blague ?
Le patriarche d'Omaha a tout simplement senti la collision avec l'iceberg bien avant les autres. Il a ramassé toutes ses billes, verrouillé son canot de sauvetage, et regarde désormais paisiblement les autres passagers applaudir l'orchestre sur le pont d'un Titanic en plein naufrage.
C'est là toute la poésie de ces brillants architectes du néo-libéralisme. Ils nous ont pondu une machine de guerre rutilante, optimisée jusqu'à la moelle, dont la survie même dépend d'une consommation aveugle, frénétique et strictement infinie. Le plan était parfait.
Sauf qu'à force d'optimiser les coûts, une minuscule variable a malencontreusement glissé hors de leur tableur Excel : pour continuer à écouler des océans de cochonneries sous vide emballées dans du plastique, il y a un prérequis rudement fâcheux...
...Il faut que ceux d'en bas aient encore de l'argent à dépenser !
L'hallucination artificielle : la kermesse avant l'apocalypse
Alors, pour faire diversion et maintenir l'illusion d'une croissance magique, on nous a pondu la parade absolue : la titanesque bulle de l'Intelligence Artificielle.
Ah, l'IA ! Ce formidable mirage technologique, gonflé à l'hélium de la Silicon Valley, censé remplacer tout ce qui respire pour faire exploser la rentabilité boursière.
Les marchés s'extasient, des trilliards pleuvent sur des serveurs surchauffés capables de pondre des textes insipides et de générer des images de chats avec sept doigts.
Mais accrochez-vous bien à vos restes de dignité, parce que quand cette baudruche cosmique va nous péter à la figure, elle fera passer la crise des subprimes de 2008 pour une phase estivale plutôt sympa et récréative. On est en train de bâtir le plus gros château de cartes de l'histoire de la finance sur les fondations d'une économie réelle qui crève déjà la gueule ouverte.
Le jour où les investisseurs vont se réveiller de leur trip sous acide et réaliser qu'on aura beau automatiser la misère, un algorithme n'aura jamais besoin de s'acheter un SUV, une montre en or ou un simple paquet de pâtes pour faire tourner la machine, le crash sera tout bonnement biblique.
La croissance infinie ne peut pas reposer sur des bots qui ne consomment rien. Et vu l'état actuel de l'économie, avec des ménages déjà essorés jusqu'à la moelle, autant vous y préparer psychologiquement : quand tout va s'effondrer, on va tous finir par manger de la terre. Littéralement de la terre.
Parce que ChatGPT ne viendra pas régler vos traites à votre place, et vous n'aurez même plus les moyens de vous payer des coquillettes.
Un suicide économique en bande organisée
Appelons un chat un chat : ce grand boum de néo-libéralisme s'achève dans un sordide décor de fin de soirée. D'un côté de la piste, ça s'étouffe encore sous des montagnes de dividendes gavés aux hormones, point d'orgue d'une monumentale orgie planétaire de gâchis. De l'autre ? Nous voilà plantés là, terrassés par une redoutable gueule de bois inflationniste.
Le bilan de la sauterie est prodigieux : nos fiches de paie sont fossilisées, nos contrats de travail ont l'espérance de vie d'un mouchoir en papier, et nos factures d'énergie exigent désormais de s'amputer d'un rein pour espérer être soldées. Ajoutez à ce carnage le joyeux démantèlement de nos services publics et le supplice psychologique que représente la moindre apparition d'un grand patron — ou de son VRP gouvernemental de service — venu nous faire la morale à la télévision, et le tableau est complet.
Et si par malheur la plèbe commence à grogner un peu trop fort en regardant son assiette vide ? Sortez la machine à brouillard !
Le coupable idéal de votre misère ? L'immigré, pardi !
La manœuvre d'illusionniste est absolument géniale : les ultra-riches ont déjà pillé le buffet à volonté, dévissé les ampoules, planqué l'argenterie dans leurs paradis fiscaux, et ils réussissent l'exploit de nous faire croire que c'est le miséreux d'en face qui a siphonné les caisses.
Le but de la manœuvre ? Nous dresser les uns contre les autres pour que l'on s'entretue joyeusement, en nous disputant comme des chiens affamés les miettes des miettes qu'ils ont bien voulu laisser tomber sur la moquette.
Ils peuvent bien scruter le plafond avec des airs de visionnaires incompris, le mirage de leur sacro-sainte croissance illimitée vient de se fracasser contre le mur du réel.
L'avenir radieux qu'on nous propose en guise d'échappatoire ? Souscrire un crédit à la consommation sur un demi-siècle pour avoir l'immense privilège de s'offrir un croûton de pain. Prodigieux.
Mais avant que mon petit constat n'inspire un concours de plongeons non synchronisés depuis les fenêtres des places boursières, rejouant la grande mode de l'automne 1929, je préfère m'éclipser.
Ma priorité immédiate est d'une tout autre envergure : évaluer mes chances de survie jusqu'à dimanche. L'opération s'annonce longue et fastidieuse, puisqu'elle consiste exclusivement à inventorier la poignée de misérables pièces cuivrées qui s'oxydent au fond de mes poches.
Car, une fois de plus, j'ai majestueusement endossé le costume du pigeon. J'ai sagement levé la tête vers les sommets en espérant sentir les douces gouttes du ruissellement économique... et je me suis pris le torrent de la misère absolue en pleine figure.
Sur ce, mon gouffre financier réclame mon attention.
Joyeuse crise à tous, à toutes, et accessoirement aux autres !
